
Propos recueillis le 19 août 2011 à Tôkyô dans le studio de Dairakudakan
Vous êtes un membre de Dairakudakan qui a un lien particulièrement fort avec la France. Vous avez en effet participé au spectacle Asobu de Josef Nadj qui a été présenté au Festival d’Avignon. Comment l’aventure avec Josef Nadj s’est-elle déroulée ?
C’était en 2007 au Japon. On m’a proposé de participer à un atelier de Nadj, ce que j’ai accepté par curiosité. C’est seulement après que je me suis aperçu que c’était une audition. Finalement, nous étions six Japonais à être choisis pour son spectacle.
J’avais déjà collaboré à des créations hors de la compagnie, des chorégraphies et des pièces de théâtre. Mais c’était la première fois que je participais à une production étrangère avec des répétitions en résidence. J’ai pu constater que les conditions de répétition étaient privilégiées. Pour les spectacles d’Akaji Maro, on répète deux mois, mais presque uniquement les soirs.
Nadj est quelqu’un qui est constamment à la recherche de mouvements, mais d’une façon ludique. Il a toujours des antennes qui cherchent des choses amusantes. Il est pur, comme un enfant.
Après cette rencontre, j’ai eu envie d’en savoir plus sur Nadj. Vous savez, on lui a souvent dit que sa danse ressemble au butô. J’ai voulu savoir pourquoi. C’est ainsi je suis parti trois mois avec une bourse de l’Agence nationale japonaise de la Culture pour faire un stage au Centre Chorégraphique national d’Orléans dont Nadj est le directeur.
Pour redécouvrir le butô en France ?
Le butô est un concept très abstrait. C’est comme le questionnement sur ce qu’est le bonheur. La réponse diffère selon les personnes. En tout cas, je crois que le butô peut exister aussi bien dans la façon de se tenir d’une vieille dame que dans la gestuelle d’un cuisinier qui retourne ses brochettes de yakitori. Pour moi, la danse butô est celle d’Akaji Maro. Josef Nadj a également un profond respect pour Maro. J’ai cependant eu cette envie de sortir pour une fois de mon milieu, de me poser et de voir de l’extérieur ce qu’est le butô. L’important c’est d’y retrouver l’essence du butô. Ce n’est pas en se poudrant en blanc qu’on devient un danseur butô. Josef Nadj arrive à extraire l’essence de l’homme à travers sa danse. Il propose sur scène des corps démoniaques. Pour moi, c’est ça son côté butô. J’ai aussi visité sa région natale en ex-Yougoslavie, et j’ai été frappé par le silence et la présence de l’alcool. J’ai alors compris pourquoi sa danse est telle qu’elle est. C’est une danse habitée par un paysage. Et ça, c’est du butô.
Une danse habitée par un paysage ?
Je suis né à Tôkyô, ce qui m’a complexé en tant que danseur butô. Tôkyô est trop neutre, trop moderne. Hijikata est du Tôhôku, région du nord du Japon où l’hiver est très austère ; Maro est né à Nara, une ancienne capitale impériale. Peut-on danser le butô sans avoir un « pays natal » ? Est-ce que ce « pays natal » doit être japonais, ce qui empêcherait les Occidentaux de danser le butô ? La réponse est non. Chacun a un paysage dans lequel il a grandit. Comme celui de Nadj. Je me rappelle avoir marché dans une foule du quartier animé de Shinjuku, à Tôkyô. Je marchais à contresens. Ce que j’ai vu alors, c’est un paysage propre à Tôkyô.
Au Japon, on fait appel à vous pour d’autres spectacles, notamment du théâtre.
Oui, je participe en tant qu’acteur, mais on me fait souvent danser aussi. Le vocabulaire de mon corps est celui formé à Dairakudakan, c’est aussi cela qui intéresse les metteurs en scène.
Quand on fait du butô, contrairement à ce qu’on peut imaginer, les mots sont faciles à émettre. On danse dans un état où l’on peut parler à tout moment.
Je voudrais maintenant qu’on parle de la pièce Omamagoto. Nous avons préféré ne pas traduire le titre car il n’y a pas vraiment d’équivalent en français. Nous avions dans un premier temps pensé à « La dînette », mais le sens du mot japonais est plus vaste, il regroupe les jeux d’enfants où on fait semblant, où « on dirait que… ». L’incertitude du réel est l’amorce de cette pièce. D’où vous est venue cette idée ?
Vous savez, je crois que notre quotidien côtoie un monde parallèle dans lequel on peut glisser très facilement. Un centimètre à droite ou à gauche et hop !, on se retrouve dans un monde totalement différent que nous n’avions jamais imaginé. C’est comme ces gens dans la rue qui, subitement, en agressent d’autres sans raison, ou les personnes qui pètent soudain les plombs. Ou la catastrophe de mars dernier. On ne sait plus ce qu’est la réalité. Cotiser pour sa retraite, préparer à manger, signer son acte de mariage : on fait semblant, on joue, on prétend, on accumule des actes d’omamagoto dans notre vie quotidienne. Des fois, je me dis que je vis dans la réalité seulement lorsque je danse.
Vous vous tapez sur le corps au début de la pièce. Est-ce une façon d’être en contact avec la réalité ?
Je trouve incroyable que notre cœur doive battre pour que nous vivions. Des fois, j’angoisse et j’ai envie de vérifier s’il bat toujours. C’est pareil pour la respiration. Mais quand on fait trop attention à sa respiration, soudainement, on ne sait plus comment respirer. C’est ce que j’ai voulu montrer dans cette scène du début. Quand je tape fort sur mon corps, je peux constater mon existence. Qu’est-ce que le réel ? Le cœur qui bat, le cerveau qui fonctionne, ou l’esprit qui existe ? L’homme est le seul animal qui enterre ses morts. Nous espérons un monde après la mort. Et nous essayons de transformer cette envie par des rituels qui sont une sorte d’ « omamagoto ».
Dans le « non réel » traité dans Omamagoto, il y a également une référence au monde imaginaire. Par exemple, les poissons dans votre pièce.
Ah, les Sanzu-uo ! Ce sont les poissons du fleuve Sanzu, l’équivalent du Styx. Si l’on se fait attraper le pied par ce poisson quand on traverse le fleuve qui mène à l’au-delà, on doit revenir au monde des vivants. C’est une créature qui vit entre les deux mondes. Les êtres imaginaires sont ancrés dans notre culture. Ce qu’on n’arrivait pas à expliquer, on disait que ces êtres en étaient la cause. Par exemple, le bruit du bois qui craque dans les poutres de la maison. On expliquait qu’il était dû à petites créatures appelées Yanari (littéralement « Qui fait chanter la maison »). Quand je fais un atelier de danse d’improvisation et que je dis « Voici le tonnerre ! », les Occidentaux cachent leur tête, les Japonais leur nombril. Car au Japon, le tonnerre est le son du tambour émis par des ogres qui habitent les nuages, et qui peuvent venir vous enlever votre nombril. Cela fait partie de notre culture. On croise aussi au Japon des gens qui entendent les voix des défunts. On a parfois dans son entourage quelqu’un qui prétend voir les esprits.
C’est une notion moins forte en Europe où les gens sont plus cartésiens.
Oui, Maro dit que « c’est l’humidité qui a fait surgir au Japon les fantômes et le butô. » (rires)
Et le fait de construire cette maison à la fin de la pièce ? A-t-il un sens symbolique ?
Au Japon, on a tendance à considérer comme sanctuaire un lieu qui est juste limité par quatre colonnes. A Nagano par exemple, on peut voir en pleine nature des autels placés au milieu de quatre colonnes. C’est une façon de créer un espace sacré.
J’ai toujours aimé m’enfermer. Quand j’étais enfant, je préférais jouer seul, dans ma chambre. Pour cette pièce, j’ai donc voulu tout d’abord créer un espace en mettant des colonnes. En créant cet espace, je me suis demandé si le réel c’est l’intérieur, ce qui est hors de cet espace – là où se trouvent les danseurs –, ou bien encore l’extérieur, c’est-à-dire le public.
Qui est Akaji Maro pour vous ?
Maro continue de me surprendre. Mais si notre collaboration était basée uniquement sur des surprises, nous nous en lasserions. En fait, ce qu’il m’avait dit cinq ou dix ans auparavant peut me revenir soudainement à l’esprit, et c’est alors que je suis convaincu de la justesse de ses paroles. Je pourrais rester aux côtés de Maro toute ma vie, car il y a deux étapes dans ma compréhension : celle de l’étonnement et celle de la conviction. La conviction arrive des fois quand on se met à chorégraphier les autres. Par exemple, quand les danseurs se donnent trop dans la danse, Maro dit « Devenez des ombres ! » Je constate la pertinence de cette phrase aujourd’hui.
Propos recueillis le 19 août 2011 à Tôkyô dans le studio de Dairakudakan
En Europe, on parle souvent du traumatisme de Hiroshima et Nagasaki pour expliquer la naissance du butô, la danse des ténèbres. Certains trouvent que c’est un cliché. Qu’en pensez-vous ?
Je trouve que cette part de l’histoire a vraiment contribué à la naissance de cette forme d’expression. Elle symbolise la défaite du Japon et a remis en question la notion du « Grand Japon ». Ce fut un changement violent. Le Japon a alors été confronté à un désastre monstrueux et fut obligé de changer de façon radicale ses valeurs. On s’est demandé ce qu’était le Japon finalement.
Hijikata avait entre 15 et 17 ans lors de la seconde guerre mondiale. Tout système étatique n’est qu’une illusion mais quand on se rend compte de cela dans sa jeunesse, la découverte est très violente. Il y a eu une grande rupture par rapport à ce que le peuple japonais avait connu jusqu’alors. On a cru à la pensée occidentale et à sa civilisation. On les a admirées. Et la seconde guerre mondiale a été le symbole du rejet du Japon par les pays occidentaux. On a vécu une sorte de traumatisme proche de la haine. Plus on avait conscience des choses, plus on était paumé.
Et cela a donné naissance à des mouvements radicaux dans l’art, comme le butô.
Vous aviez 20 ans lorsque vous avez rencontré Hijikata. Vous meniez une activité théâtrale qui faisait partie du mouvement underground. Etait-ce rare à l’époque de s’intéresser au théâtre et à la danse en même temps ?
Oui, j’étais un cas assez rare. J’ai commencé le théâtre avec Jûrô Kara en 1964 et la danse avec Hijikata en 1966. Les théâtreux japonais de l’époque aimaient Ionesco et Beckett. Ca a donné naissance à des artistes talentueux tels que Jûrô Kara (théâtre underground) ou Minoru Betsuyaku (théâtre de l’absurde). J’étais très attiré par des formes d’art qui paraissaient « bizarres » ou « incompréhensibles » à l’époque. On était contre le système et la censure. On adhérait aux formes de contre-culture. Les artistes aimaient la radicalité, ce qui sentait le crime. On rejetait la tradition mais on cherchait quelque chose qui ne soit pas occidental. C’était une quête d’identité. Les danseurs de butô cherchaient à savoir comment se tenir debout en tant que Japonais. Hijikata a grandi à Akita, une région de riziculture importante. Il s’est basé sur la sensation d’avoir ses deux jambes plantées dans la boue d’une rizière. Moi, j’ai grandi à Nara, une région où dès qu’on creuse, on trouve des pièces archéologiques. Chaque personne a son propre vécu lié à l’endroit où elle a grandi. Quelque chose de local. On tentait donc de transformer ses particularités très locales en quelque chose d’universel.
Hijikata a donc intégré le « ganimata » (jambes courbées) dans sa méthode de butô.
Oui, il nous disait de sentir la pression de la boue qui enveloppe vos pieds, la pesanteur. Aujourd’hui, les riziculteurs ne connaissent plus cette sensation car ils travaillent sur leur tracteur. Mais dans un sens, cela représente la particularité agricole de notre identité. A ce moment-là, l’art est allé vers le peuple. Tout mouvement de la vie quotidienne pouvait devenir une forme d’art ou de la beauté, selon votre regard et votre conscience. Cela a contribué à diversifier l’art.
Hijikata a également été attiré par le corps malade, n’est-ce pas ?
Oui, le corps crispé n’est pas une silhouette qui surgit des décombres après la bombe atomique, mais plutôt un corps malade. Le butô a une grande affection pour les états misérables, l’imperfection.
Dans ses récits, il souligne son attirance pour un chien errant abattu par des enfants.
Ca veut dire que s’il avait eu le choix, il aurait préféré la place du chien à celle des enfants. Car le chien est au centre de l’attention. Je trouve aussi qu’il y a une part de sacrifice. Ah, voilà qui est presque chrétien ! Finalement les pensées occidentale et orientale se rejoignent. En tout cas, le butô a désacralisé l’art. La barre n’est plus à la même hauteur. A Avignon, un chorégraphe français [Xavier Leroy] a donné une conférence dansée en partant du principe que « l’on peut devenir danseur butô après deux heures de stage ». Je trouve qu’il a tout faux. Il suffit d’une minute (rires). Le corps lui-même est déjà une œuvre. Même à l’âge de 20 ans, ton corps a accumulé des tas de mémoires.
Mais ça n’en fait pas de l’art !
Oui, il faut y ajouter de la tromperie. Ce sont les plus malins qui gagnent. Duchamp, c’était un vrai malin. A l’époque, on voulait remettre en question les bases fournies par l’art. C’est très curieux car c’était un mouvement mondial sans qu’il y ait une circulation d’informations aussi fluide qu’aujourd’hui. C’était peut-être une sorte d’épidémie. Et ça a particulièrement contaminé ceux qui trouvaient l’époque « ennuyeuse ».
Est-ce que vous avez l’impression que le butô est une forme d’art aujourd’hui établie ?
Le butô n’a jamais été vraiment analysé, ni catégorisé. Je pense qu’il y a plusieurs formes de butô. Un butô qui consiste à tout simplement se vider la tête, ce que j’appellerai l’école naïve. Un autre butô qui est plus spirituel. Et un butô cubiste (rires), que je pratique. C’est une danse insaisissable et absurde qui peut être ressentie de plusieurs façons selon le regard du spectateur.
Je crois que le butô n’est pas un art figé et qu’il a encore de l’avenir. Souvent, on ne nous compte pas parmi les formes de danse contemporaine mais je me demande pourquoi on n’en aurait pas le droit. Je respire le même air de la même époque, pourquoi ne serais-je pas un danseur contemporain ?
Il n’existe pas de gestuelle imposée dans le butô. C’est comme selon la direction et la sensation du vent, vous poseriez votre main différemment. Cela dépendra de la personne également.
C’est absurde de dire « je pratique du butô » car il a une forme sans en avoir réellement.
La Bible est bourrée de contradictions. Plus il y en a, plus la théologie peut se développer. Le butô aussi regorge de contradictions. Il ne faut pas croire en une seule forme. L’important est de savoir que l’homme est fait de plusieurs facettes, le butô aussi. Admettre la diversité est la force de l’art, contrairement à la religion où on tente de trouver une direction, une doctrine.
Le fait de savoir qu’un chorégraphe français a monté une pièce sur les récits de Hijikata me touche beaucoup [La Danseuse malade de Boris Charmatz]. Il a dû se laisser inspirer par l’esprit qu’a laissé Hjikata. C’est une approche déjà propre au butô et très intelligente de sa part. En général, on ne sait pas comment traiter le sujet butô.
Concernant votre compagnie pourquoi ce nom de Dairakudakan (« le grand vaisseau du chameau ») ?
Ah, pour le public français, je vais devoir sortir l’interprétation intellectuelle ! (rires) Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra, représente le chemin vers l’homme le plus élevé grâce à trois métamorphoses : l’esprit devient chameau, le chameau devient lion, enfin le lion devient enfant. Le chameau est cette métaphore d’un homme croulant sous le devoir, symbole de la patience. Nous nous amusons, certes, mais c’est loin d’être toujours facile. C’est ce sens que j’ai souhaité exprimer. J’ai rajouté le mot Dai, « grand », car c’est toujours mieux en grand, et Kan, « le vaisseau », en hommage à mon père décédé dans la marine.
Comment faites-vous pour faire fonctionner la compagnie ? Recevez-vous une aide de l’Etat ?
Non, pas pour le fonctionnement de la compagnie. Les cachets que je gagne au cinéma servent à soutenir la compagnie financièrement. Je ne suis pas certain que l’on ait besoin de l’argent de l’Etat pour l’art. L’attitude de l’Etat vis-à-vis des artistes doit être : « Ne pas les nourrir, ne pas les tuer. » Vous savez, on devient artiste parce qu’on est un gros fainéant. On n’a pas envie de travailler normalement. Des paumés, des outsiders, des hors caste, voilà ce qu’on est. On avait juste le choix entre devenir délinquant ou artiste. C’est tellement facile pour nous de se laisser aller que si l’on nous donne trop de moyens financiers, on oublie de créer, de travailler pour notre art. Bon, le manque d’argent est également un problème, car on va demander à nos proches de nous en prêter. Mais le fait d’avoir suffisamment d’argent nous incitera à économiser, à aller jusqu’à acheter un logement. J’ai eu de la chance car j’ai pu avoir des moyens suffisants pour louer un studio pour ma compagnie. Ca, c’était utile.
Dairakudakan a connu parmi ses membres Ushio Amagatsu (de Sankai Juku), Ko Murobushi, Carlotta Ikeda, etc.
Oui, notre principe est que « chaque danseur est une école ». L’idéal est que chaque danseur soit indépendant dans son esprit jusqu’à ce qu’il puisse créer sa propre compagnie et répandre le virus du butô dans le monde entier. C’est pourquoi je tenais au projet de Kochuten. Donner l’occasion à un danseur de la compagnie de créer sa propre pièce, en incluant notamment un solo important interprété par le chorégraphe, c’est une façon de donner une indépendance interne. J’ai toujours dit à mes danseurs : ne laissez pas moisir notre studio, profitez-en. Quand ils dansent mes chorégraphies, ils accumulent, consciemment ou non, une frustration. Le projet Kochuten sert d’exutoire.
Comment se déroulent les projets de Kochuten ?
Tout danseur ayant une certaine expérience a le droit de faire une proposition de projet. On désigne un leader de la pièce et je rentre en dialogue avec lui ou elle. Jusqu’à aujourd’hui, nous avons connu 39 créations pour Kochuten. Je les laisse répéter un mois et une semaine avant la première, j’assiste au filage et donne mon avis. Après, j’y assiste tous les jours avec une extrême concentration car c’est une collaboration très stimulante pour moi-même. Je tente de ne pas apporter un changement radical, je respecte l’intention du chorégraphe. J’appelle ça « la dernière touche du vieillard à la sauce ». Des fois, j’abandonne ma proposition quand le chorégraphe m’explique avec justesse son intention, car je ne me crois pas tout-puissant. Ce qui est intéressant c’est que je constate que les plus anciens de la compagnie commencent eux aussi à rajouter leur touche à la sauce de chaque spectacle.
Vous avez une relation particulièrement humaine avec vos danseurs. Ils éprouvent pour vous beaucoup de sympathie tout en vous respectant.
J’ai toujours eu cette conscience que les danseurs ont « la gentillesse de s’amuser avec moi ». Pendant 40 ans, j’ai eu l’impression de jouer comme un enfant sans que la nuit tombe et l’oblige à arrêter. Je n’ai pas changé de penser ainsi, c’est pourquoi la compagnie n’a pas changé.
Concernant vos propres chorégraphies, dernièrement, vous avez créé une pièce uniquement interprétée par des hommes et une autre par des femmes. Cette fois-ci vous faites participer danseurs et danseuses. Pensez-vous qu’ils dansent différemment ?
Les garçons ont une image plus rigide, mais ils sont plus adaptés à la caricature car ils ont facilement l’air idiot. Les filles donnent une image plus souple avec une capacité de métamorphose et un dynamisme plus importants que les garçons. Dans la mythologie grecque, les femmes sont plus fortes que les hommes. C’est normal car elles sont connectées directement à la Nature. Par exemple, quand on les fait danser à quatre pattes, les femmes peuvent paraître comme des lions, elles peuvent représenter à la fois la beauté et l’atrocité. Pour les hommes, par contre, on remarque plus la technique dans leur danse.
Ces derniers temps votre perruque « afro » est devenue votre marque de fabrique. Que signifie-t-elle ?
« Afro » ? Ah, la perruque de la « vieille folle » ? Pour moi, elle représente une créature presque inhumaine, une sorte de sorcière/accoucheuse du village qui vit depuis 500 ans. Elle a assisté à la naissance de tous les villageois. Et c’est pourquoi tous les jeunes du village, même les plus dangereux et les délinquants, deviennent tout petits devant elle. Elle a un côté androgyne. Vous savez, quand un homme très loin de la féminité se déguise en femme, il arrive parfois à incarner le comble de la féminité. Mais cette perruque sert aussi à cacher que je suis chauve ! (rires)
Un personnage qui a 500 ans. Vous avez donc du chemin devant vous !
Ces dernier temps, j’ai tendance à rajouter un zéro aux âges… J’ai donc 680 ans.
Par rapport à la pièce Hai no Hito, pourquoi le thème de la cendre ?
J’ai utilisé toutes les matières possibles donc il ne me restait que la cendre, j’étais vidé ! J’avais aussi en tête un commentaire de Jean Genet. Dans une de ses interviews, il répond au journaliste : « Ce que vous voyez devant vous, c’est un Genet vide ». C’est l’état idéal pour un danseur ! Ce serait formidable d’avoir dans son spectacle le corps de Genet vide posé dans un coin du plateau ! Même en étant vide, on peut continuer à exister et à menacer ceux qui existent. La cendre est une étape transitoire entre l’existence et la disparition. Le vieillard du butô voulait se transformer en cendre et surprendre son public comme une farce : « Hou ! Sachez que vous allez tous devenir des cendres ! » Mais la cendre peut également servir à faire vivre d’autres vies. J’aime aussi la légèreté et l’aspect flottant mais adhésif de la cendre.
Les critiques ont été surpris de l’aspect retenu de la chorégraphie. On attend souvent du « spectaculaire » de la part de Dairakudakan.
Oui, c’est vrai que pour cette œuvre, la chorégraphie est plus subtile que d’habitude. J’ai pu tenter cette direction car j’ai constaté que certains danseurs arrivaient maintenant à supporter par leur existence l’ensemble du plateau. J’ai voulu éliminer la frontière de la chorégraphie et du quotidien. Dans un sens, on boucle la boucle car on revient finalement sur le principe du départ de la danse butô, mais sans revenir au point de départ.
Le jour du séisme, vous étiez en pleine répétition de cette pièce ? C’était six jours avant la première.
Oui, on faisait un filage, le tableau interprété par les filles. J’ai cru que le tremblement était une sensation née de la chorégraphie que je voyais. Après, je me suis dis « The Big One [le grand tremblement de terre qui frappe la région de Tôkyô tous les 100 à 150 ans] est arrivé ». Ca a été tellement fort qu’après la secousse, en sortant du studio de répétition situé au sous-sol, je pensais que Tôkyô n’existait plus. Après, on s’est demandé si l’on donnerait la représentation ou non en cette période de deuil, de restriction d’électricité et de problèmes de transport. Beaucoup de spectacles ont été annulés mais nous avons tenu à présenter cette pièce. Avant chaque représentation, j’ai fait une annonce pour expliquer pourquoi je donnais ces représentations : nous voulions apaiser les âmes qui nous ont quittés.
Vous avez changé des passages ou la mise en scène de cette pièce suite au séisme ?
Non, pas du tout. Mais c’était très impressionnant car même des scènes qui auraient pu faire sourire le public dans des moments normaux, donnaient, dans ces circonstances, une impression de métaphore. Tout paraissait lié à la catastrophe. Toutes mes pièces sont basées sur le pressentiment d’une catastrophe. A chaque représentation, je danse tout en pensant que je pourrais mourir sur scène. Je vis dans ce sentiment de mort qui nous côtoie. Lors de ces représentations, j’ai senti une excitation, une tension et une concentration particulièrement fortes de la part du public. Ils sont venus au théâtre en risquant leur vie car les répliques étaient encore fréquentes. Une personne qui n’arrivait pas à contacter sa famille dans le Nord-Est est tout de même venue voir le spectacle et nous a laissé un mot de remerciement en disant que ça l’avait profondément émue.
Après ce séisme, le Japon va-t-il changer ?
Le changement n’est pas apparent à la surface mais je pense que les choses vont changer petit à petit. Car la façon de marcher des jeunes dans la rue s’est modifiée, comme s’ils avaient quelque part la conscience du danger dans leur vie. Ils se tiennent plus droit. Il y a aussi une partie d’eux-mêmes qui semble dire « on ne pardonne plus les mensonges ».
Dans les cafés, je les vois continuer à s’amuser sur leurs jeux de portable mais ils me donnent l’impression qu’ils portent un fardeau invisible.
C’est quelque chose qui ne se traduit pas tout de suite en mouvement contestataire fort, c’est très japonais, on a en général un pouvoir de renoncement très présent. Mais cet esprit contestataire est tout de même en train de fermenter dans le peuple.
L’histoire est faite de ruptures. Les personnes qui ont connu la guerre se sont montrées très courageuses lors de la catastrophe. Elles ont déjà connu la rupture, donc elles sont vaccinées.
C’est une période de dépression. Mais de cette ambiance de grisaille qui envahit le Japon, je crois que quelque chose de nouveau va naître.
Je fais partie des gens qui ont espoir en l’avenir.