Arrivé de la Chine des Tang au VIIIe siècle sous forme de briques compressées, le thé tient les moines éveillés et réjouit la cour impériale qui en tire un prestige culturel, jusqu’à ce que le rayonnement chinois et la culture des théiers ne déclinent de pair. Fondateur du bouddhisme zen Rinzai, le moine Eisai réintroduit en 1191 des graines de thé (Camellia sinensis) au Japon, ainsi que la technique du thé en poudre, torréfié et grossièrement moulu, qui se boira fouetté et non pas infusé : l’ancêtre du matcha est né, vanté pour ses vertus médicinales par Eisai dans le Kissa yôjôki, premier ouvrage japonais spécialisé sur le thé. Appréciée à la fois pour la clarté d’esprit qu’elle procure et son action stimulante, la boisson se diffuse chez les moines astreints à de longues heures de méditation et dans la classe des guerriers lors de réunions souvent somptueuses. Considéré comme le père de la cérémonie du thé moderne, le moine Murata Shukô (1423-1502) prône en retour la simplicité, la retenue et utilise dès lors des ustensiles japonais. Dans la même lignée, moine et maître de thé auprès du shôgun Toyotomi Hideyoshi, Sen no Rikyû (1522–1591) pose les jalons du sadô (« la voie du thé »), une approche plus spirituelle guidée par les principes d'harmonie, de respect, de pureté et de tranquillité (wa-kei-sei-jaku) qui ritualise la cérémonie, et ce, dès le chemin menant au lieu consacré, idéalement un pavillon de thé rustique au fond d’un jardin.
Parée de ces principes spirituels hérités en large partie du zen et d’une longue tradition, la cérémonie du thé, devenue un élément de l’identité nationale et de la reconstruction sociale, se féminise après la Seconde Guerre mondiale, tandis que des écoles se réclamant de différents grands maîtres du temps passé commencent à exporter l’image d’une culture raffinée. Le matcha s’en va aussi explorer d’autres chemins : le matcha culinaire au goût plus marqué devient un ingrédient courant des wagashi, gâteaux japonais, des yôgashi, pâtisseries occidentales et autres confiseries, dans un déferlement jusque sous nos latitudes. Avec ses feuilles en poudre consommées en intégralité, le matcha regorge de nutriments et stimule autant qu’il apaise du fait d’un taux élevé en théanine, un acide aminé rare, dû à un mode de culture ombragé. Des atouts, dont les maîtres de thé de jadis avaient la prescience.
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« Selon les maitres de thé, le vrai sens de l'art n'est accessible qu'à ceux qui le transforme en énergie vivante. »
Okakura Kakuzô, Le Livre du thé
«Je vivais librement avec mon père qui avait près de soixante-dix ans, dans un pavillon au fond de l’enceinte d’un temple isolé. À l’époque j’avais déjà dix-sept ans. Mon père aimait le thé. Je m'asseyais souvent avec lui près du petit foyer à thé, observant les ombres des jeunes feuilles de zelkova qui recouvraient le jardin intérieur se balancer sur la mousse humide. Même lors des chaudes journées d'été, assis de cette façon avec mon père, je trouvais le son clair, profond et solennel de la théière étonnement frais et vivifiant. D'une main experte, mon père saisissait le fouet à thé et, d'un mouvement calme mais avec un léger tremblement, fouettait habilement et vigoureusement le thé dans le lourd récipient que l'on disait importé d'outre-mer. En un instant, le liquide vert foncé se transformait en une mousse d’un blanc pur aussi fine que du sable, d'une densité parfaite sans être légère. Son parfum riche et raffiné nous enveloppait. À cette époque, peut-être par habitude, je ne savourais pas vraiment la texture épaisse et dense du thé, mais j'aimais cette boisson avec son goût étrangement amer et sucré. Lorsque je goûtais le thé en le laissant s'attarder sur ma langue, comme le conseillait toujours mon père, un sentiment de calme m'envahissait et mon esprit était toujours en paix.»
Murô Saisei, Sei ni mesameru koro (« À l’heure où l’on s’éveille à la sexualité »)
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