Plébiscité de nos jours par des bibliothécaires jeunesse et des écoles du monde entier, le kamishibai, avec ses images statiques et sa langue vivante, offre une formidable introduction à l’univers merveilleux des histoires et des livres.

Au coin d’une rue, un homme cale son vélo dont le porte-bagage est équipé d’un meuble à tiroirs surmonté d’une boîte en bois laqué. Il se saisit de deux pièces en bois dur qu’il frappe l’une contre l’autre, le bruit attire une ribambelle d’enfants à qui l’homme vend des sucreries à base de sirop d’amidon, des biscuits de riz… Puis il installe son public, ceux qui ont payé une friandise devant, et vient se positionner derrière la boîte. Un volet s’ouvre, puis deux, puis trois. Une image apparaît, la voix du conteur s’élève. L’une après l’autre, les images glissent sur le côté découvrant la suivante. L’histoire se développe devant les yeux écarquillés des enfants, suspens et rebondissements sont au rendez-vous. Arrivé au point culminant, le conteur s’arrête : « Si vous voulez connaître la suite, revenez demain ! ».


Paru au cours des années 1920, le kamishibaï fut la principale forme de divertissement populaire pour les enfants des classes socio-économiques inférieures. Les premiers interprètes s’inspiraient du cinéma muet dont les narrateurs, benshi, racontaient le film en direct à côté de l’écran. Une série de planches arborant des dessins aux couleurs vives glissées dans un castelet en bois servait d’appui à l’histoire. Pendant la crise économique du début des années 1930, la profession de gaitô kamishibai-ya (« conteur de rue ») offrait à de nombreux chômeurs un moyen de gagner sa vie à l’aide d’un matériel peu coûteux. La popularité du kamishibaï devint telle que les autorités éducatives s’en émurent : ces conteurs n’allaient-ils pas détourner la jeunesse du droit chemin ? Des contrôles furent mis en place. Mais on comprit bien vite la portée pédagogique de cet art qui se révélait être le moyen idéal pour éduquer les masses. Parallèlement aux histoires dont les plus populaires circulaient dans tout le pays, le kamishibaï devint un outil de propagande servant à exalter le patriotisme chez les petits Japonais jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après la capitulation, la profession offrait à nouveau une solution d’activité accessible dans un Japon dévasté. Craignant toute récidive de propagande politique, le gouvernement américain allié imposa une censure sévère tout en s’appropriant le même support pour introduire auprès du peuple japonais la nouvelle notion de « démocratie » et des produits culturels américains jusqu’à la fin de l’occupation en 1952. La société japonaise allait alors connaître une ère médiatique bouleversée par l’introduction de la télévision dans les foyers. Le théâtre de papier fut très vite délaissé au profit de ce que l’on nomma d’emblée denki-kamishibai (« kamishibaï électrique ») et, à partir des années 1960, devint l’apanage de quelques passionnés.


Ainsi s’achevait l’âge d’or du kamishibaï au Japon. Mais à l’heure du divertissement individuel, certains pédagogues, artistes et conteurs de nombreux pays redécouvrent à travers cet « écran de papier », un outil leur permettant d’interagir avec un public au cours d’une expérience simultanée et commune. Art dramatique ou art pédagogique, le kamishibaï serait-il aussi un antidote à l’isolement technologique de notre époque ?


© Aki Sato 


« Dans une civilisation où la vie quotidienne est devenue plus facile, on n’a plus eu besoin du kamishibaï. L’avènement de la télévision a été dévastateur. Pour la plupart des artistes, la voie de survie après le kamishibaï a été le manga de prêt. Beaucoup d’auteurs et peintres se sont reconverti. Quand le manga de prêt est apparu, en ville il y avait encore des librairies de prêt. C’était juste après la guerre. »

Mizuki Shigeru, « Une vie comme un pet »


« Le son de la cloche du temple ne brisait pas mes rêves, mais, chaque matin, les claquettes en bois frappées l’une contre l’autre par le conteur d’images au début de la séance de kamishibaï juste sous ma fenêtre me réveillaient et, sans m’imaginer pour autant acteur ou spectateur, cela me rendait d’humeur joyeuse. Rien que d’entendre ce son… »

Makino Shinichi, « Instants d’un matin estival » 


« Les conteurs de kamishibaï travaillaient à temps partiel, contraints à l’inactivité par temps de pluie et toujours dans l’incertitude du lendemain […]. Ils continuaient par amour de l’art, pour le bonheur de retrouver les enfants et pour rester maitres de leurs choix. »

Manga Kamishibaï, du théâtre de papier à la BD japonaise


 Vignette ©International Kamishibai Association of Japan IKAJA